Réflexions et propos sur la démarche

 

SCULPTURES ÉPHÉMÈRES

INTERVENTIONS SUR NATURE

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sculpture éphémère "Trinité" 1987  

        Mes travaux sont des dynamisations "d'espace sensible", des hymnes aux cycles, à la lumière.  Ils cherchent à cristalliser l'émotion et la perception de l'énergie rayonnée par certains lieux.  Par l'humilité et l'éphémère, je cherche à atteindre une communion avec le lieu d'intervention et je tente de proposer par une trace sensible une transcendance qui serait d'ordre métaphysique et esthétique.

        L’attitude mise en oeuvre recouvre 3 aspects qui se suivent en une succession chronologique.

        Le souci de retrouver le lien naturel de toute perception m'a conduit à considérer l'espace végétal.  Le premier temps de mon action consiste en une exploration du lieu.  Découvrir et s'imprégner des caractéristiques visuelles de l'espace environnant.  Des parcours à différentes heures du jour, à pied, permettent de définir des "lieux forts" pour une saison donnée.  Définition intuitive et subjective qui est fonction de l'orientation, de l'éclairage, de la topographie, de la nature des végétaux, du contraste des textures.  Ces vagabondages permettent d'être attentif aux sols, aux empreintes, aux modifications d'atmosphères.  Ce sont aussi des explorations de seuils, d'axes, de points où les forces se concilient, entrent en conflit selon la nature des frontières, des limites, des bords.  Au cours de ces circulations, les matériaux sont choisis, extraits du lieu, collectés.  Les branchages morts offrent un intérêt plastique en tant que structure possible et lis sont des matériaux investis d'une certaine antériorité de vie.  Ce choix permet aussi d'éviter de porter atteinte à la vie végétale en sciant ou en ébranchant des arbres vivants.

 

        Les sculptures sont réalisées en atelier avant d'être ensuite transportées in situ en vue de leur implantation.  Le choix de l'emplacement est déterminé soit avant la réalisation (le lieu appelle et détermine l'œuvre), soit après (l'œuvre appelle le lieu).  Une attitude d'humilité du geste préside à la réalisation.  Les sculptures sont faites de branchages, de papier végétal translucide (calque), humide, collé, séché ou de papier kraft mouillé, froissé, collé, séché et huilé.  L'objet doit se donner à voir par les moyens plastiques les moins industrieux possibles ; il doit s'intégrer totalement au lieu et accepter l'éphémère dû à une altération et une dissolution rapides.

        L'implantation est faite ensuite dans l'espace végétal d'intervention selon l'orientation, la topographie, les parcours d'accès.  Ce qui est recherché, c'est la liaison intime entre le lieu et la sculpture.  Elle exalte le lieu, comme une commotion sensible, elle en cristallise la charge énergétique.  Partant de matériaux morts, les sculptures proposent leur transmutation en organismes vivants éphémères.

  sculpture éphèmère "Gloire" 1987

        Leur fonctionnement est d'ordre esthétique et symbolique selon des contextes analogiques multiples qui concernent les matériaux, leurs structures et leur rapport au lieu d'implantation.

 

        La précarité due au caractère éphémère accroît la préciosité de l'intervention tout en lui conférant une charge dynamisante.  L'éphémère dynamise et s'oppose au permanent statique, il propose une analogie avec les cycles (cycle végétal de la régénérescence, cycle vie-mort, cycles solaires, cycles des saisons ... ).

 

        Un hommage particulier est rendu à la lumière, élément essentiel qui domine notre existence.  Le soleil prend le rôle de l'élément fécondant qui apporte vie à la sculpture et l'emplit de sa force expressive.  Chargé de pouvoir énergétique, de pouvoir de transmutation, élément réchauffant, il est aussi lumière, qui par son instabilité donne à la sculpture une sorte de pulsation vitale.  L'objet devient prolongement igné de la lumière.  La lumière tire son pouvoir symbolique de la contemplation de la nature ; elle représente la vie, le salut, le monde céleste et l'éternité.  La symbolique chrétienne ne fait que prolonger ces lignes : Jésus est la lumière du monde.

 

"La loi de Dieu est une lumière sur le chemin des hommes."

 

        Le symbolisme du papier est lié à sa fragilité et à sa texture.  Il exprime les notions de subtilité et de pureté. n retrouve par ailleurs une similitude formelle des sculptures avec le "haraï-guschi", instrument de purification dans le rituel shinto fait d'un bâton sur lequel sont fixées des bandes de papier.

 

       La verticalité est une donnée importante dans mon travail.  Signe de dynamisme, de vie, voire symbole phallique, ces échelles s'érigent vers le ciel transmutant une énergie matérielle terrestre en une énergie spirituelle.  Implantées dans le sol, elles y puisent leur énergie ; fécondées par le soleil, elles se mettent à vivre.  Situées entre ciel et terre, elles permettent l'accès à un espace privilégié de perception, de sensation de sublimation.

  sculpture éphémère "Petite échelle d'âme"

"L’escalier, l'échelle figurent plastiquement la rupture de niveau qui rend possible le passage d'un mode à un autre.  L'ascension constitue donc bien le "voyage en soi", le voyage imaginaire le plus réel de tous."

(Gilbert Durand)

 

        Le fonctionnement symbolique et poétique présente néanmoins certaines limites mises en évidence lors du travail.  Trop détachée du sol ou trop référencée à un signe collectif, la sculpture devient- 'bannière" et fonctionne alors sur le mode signalétique.  Trop riche en matière, en texture, en effets plastiques elle devient alors "objet" artisanal esthétique clos et fermement délimité.  Or le but n'est pas de créer des sculptures-objets, isolées, indépendantes du lieu où elles seraient placées mais des sculptures qui soient surtout des manipulations de force, mises en évidence d'énergies.  Ce n'est pas la recherche d'une qualité esthétique qui motive la création, les choix esthétiques sont réduits à leur plus simple expression (sorte de minimalisme écologique) ; la sculpture tire sa valeur esthétique de son efficacité, de son impact émotionnel dans son lieu d'intimité.

        Les interventions sur nature et les sculptures éphémères ont été réalisées selon une procédure qui peut se résumer ainsi : les matériaux sont extraits (morts) du lieu, sont restructurés en "sculptures", sont réimplantés dans le lieu d'origine, fonctionnent sur le mode symbolique et esthétique dans ce lieu propre (vivants) pendant leur durée de persistance (cycle symbolique), se dissolvent, se réintègrent à l'espace environnant pour ne plus laisser que la trace du souvenir.

 

Eric Durant   1989

 

 © ÉRIC DURANT 2011        email : ericdurant.art@gmail.com

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