TEXTE CRITIQUE

1996     

Exposition personnelle "Illuminures"

Galerie du Haut-Pavé, Paris

 

            Il y a, dans la peinture d'Éric Durant, une évidence qui s'impose dès le premier regard.  Non pas de ces évidences tapageuses et ostentatoires qui étourdissent plus qu'elles ne convainquent, mais plutôt de celles qui prennent leurs assises sur ces vérités primitives, qui ont la solidité et la matérialité placide du granit, témoignant d'une assurance calme que seules une longue expérience et une pratique humble et assidue du métier peuvent conforter.

 

          Humilité, mysticisme, simplicité, refus de l'effusion gratuite, recherche de l'essentiel sans tomber dans le piège d'un minimalisme décharné, telles sont quelques-unes des caractéristiques principales de cette peinture à la fois chaleureuse et réservée, construite mais sans froideur, lyrique mais sans épanchement...

 

            Éric Durant utilise un petit répertoire de matrices en linoléum, toutes inscrites dans un carré.  Avec de l'encre d'imprimerie, il marque de leurs empreintes de fines feuilles de papier oriental, de celles utilisées dans les rites funéraires.  Le bleu, le vert, le rouge, le jaune, le blanc y fleurissent librement.  Les feuilles sont rangées dans des boites, classées par affinités.  C'est de là qu'elles seront extraites, le moment venu, pour être composées, assemblées ou associées, puis collées sur des toiles non apprêtées, à la texture rugueuse et rêche.  Des fragments de feuilles d'argent, eux aussi collés sur la toile, complètent la composition.  Si le résultat résiste à plusieurs jours d'observation critique de l'artiste, la toile sera conservée.  Sinon, les feuilles décollées rejoindront leurs boites pour un autre usage.

 

            Décrire la technique d'Éric Durant est chose nécessaire, mais ramener le travail de l'artiste à cette seule «cuisine» serait bien trop réducteur.  Ce qui est donné à voir dépasse en effet toutes les considérations techniques.

 

            Tout d'abord, on remarque le motif de la croix grecque, omniprésent, en positif, souvent sur un fond coloré, ou en négatif, marqué par l'espace laissé libre entre quatre carrés colorés.  Ces croix peuvent occuper tout l'espace de la toile, seules ou répétées, ou servir de base à des jeux de miroir ou de renversement, de flottement ou de reflet, effets accentués par le recours aux feuilles argentées qui confèrent à la composition la qualité des nappes d'eau à la profondeur inconnue.  Le terme d'icône vient immédiatement à l'esprit.  Mais ce n'est pas tant la figuration des croix qui porte à cette analogie, que la profondeur calme et réflexive de l'espace mis en scène par Éric Durant : un espace physiquement contraint par les quatre côtés de la toile, souvent de petit format, mais mentalement illimité, dépassant puis éliminant les contingences matérielles de la surface rectangulaire pour investir tout l'espace.

 

            Les oppositions dialectiques foisonnent au sein de la même composition : vide et plein - mat et brillant - lisse et rugueux - clair et foncé - contraint et libre - dense et épars - continu et discontinu forme et informe - positif et négatif - horizontal et vertical - intérieur et extérieur... Et tout ceci à la fois, dans des oeuvres qui s'inscrivent souvent dans les dimensions restreintes d'une toile à peine plus grande qu'une feuille dactylographiée...

 

            La lumière est une des préoccupations essentielles d'Éric Durant.  De son propre aveu, il ne souhaite pas que ses oeuvres soient tributaires de la luminosité ou de l'éclairage du lieu où elles sont présentées.  Le fond rugueux et mat de la toile, brute permet de s'affranchir de ces vicissitudes, tandis que les fragments de feuille d'argent apportent, au sein même de la composition, la lumière qui suffit pour l'animer.  On pense alors au texte biblique : «Comme l'eau donne le reflet du visage, ainsi le coeur de l'homme pour l'homme» [Prov. 27,191.

 

            Les oeuvres d'Éric Durant portent toutes des titres qui peuvent être purement techniques et descriptifs de ce qui est figuré, au premier niveau, sur la toile, ou bien appartenir au registre d'un signifié parfois imprévisible : Le Pari de Pascal, Croix bleue pour Sainte-Sophie, Annonciation... L'artiste insiste sur le fait que ces titres ne viennent qu'à posteriori, après que l'oeuvre a été composée, et que leur signifié n'entre pas dans le processus créatif ce jeu entre un signifiant d'une évidence aussi limpide que neutre et un signifié qui refuse de s'imposer a priori fait partie intégrante de cette humilité qu'Éric Durant met sans cesse en avant dans ses propos.  C'est cette même humilité qui le porte à ne recourir qu'à des formats modestes, aux dimensions humaines, parfois très allongés pour évoquer les proportions et dimensions du corps humain, d'un visage ou celle d'un arbre...

 

            La nature et le caractère transitoire de ses manifestations, végétales ou humaines, ont été au centre des préoccupations d'Éric Durant dans ses premiers travaux.  Ses «interventions» sur la nature se traduisaient alors par l'installation, dans des lieux boisés, de petites sculptures en papier, que la pluie et les intempéries détruisaient progressivement.  Quelques photographies sont les seuls vestiges de ces œuvres éphémères.  Dans les années qui suivirent, Eric Durant, partant des clichés de ses premiers essais, essaya de les transposer en deux dimensions.  Il en résulta des gravures ou des fusains, presque figuratifs, qui matérialisaient, souvent avec une violence extrême, la marque du passage de l'homme dans la nature : des rectangles en réserve, d'un blanc agressif, sur des fonds d'entrelacs végétaux.  Conscient des limites d'une telle approche et traversant une crise personnelle aiguë, l'artiste s'arrêta de produire pendant près de trois ans.

 

            Quand il reprit son travail, probablement poussé par une «nécessité intérieure», ce furent d'emblée les oeuvres exposées ici qui jaillirent.  Affirmer qu'elles procèdent de ce même sentiment de l'éphémère des activités humaines devant la pérennité des phénomènes naturels peut paraître quelque peu tortueux ou littéraire... Et pourtant, je vous l'assure, la ligne est continue qui va de ces premiers essais, brouillons et juvéniles, à la forme d'expression épurée, réfléchie, équilibrée et intériorisée des oeuvres que vous découvrirez sur les cimaises de la Galerie du Haut-Pavé.  Une ligne qui va, humblement et sans ostentation, de la nature à l'humain... Aller et retour...

 

LOUIS DOUCET, juillet 1996

© ERIC DURANT 2011      email : ericdurant.art@gmail.com

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